samedi 22 octobre 2011

L’Algérie de Tom et Jerry

 

 

Par Rochdi Siddiq
Durant trente ans de vie politique stable, l’Algérie a baigné dans le scénario de « Popeye ». Chacun des acteurs sociaux trouvaient son compte dans la redistribution sociale. La manne  financière issue des recettes pétrolières de l’époque n’avait pas l’élasticité à la hausse que nous vivons aujourd’hui. Malgré cette contrainte, l’endettement extérieur et le recours massif à la planche à billet, permettait de donner à tout un chacun du moins le minimum vital sinon un revenu suffisant pour se remplir la panse à la Popeye. L’Etat providence était craint, quoique honni en cachette, et subventionnait tous les produits de large consommation à la satisfaction de toutes les couches sociales. Un régime de cette sorte, insouciant et dépensier aurait pu tenir 100 ans sans être inquiéter réellement sur sa politique économique, car les agrégats économiques n’avaient de valeur que par leur côté philanthropique, et les représentants de l’Etat n’avaient de compte à rendre qu’à l’intérieur d’un satisfécit général de leur bilan annuel qu’on remettait jamais en doute. Il a fallu attendre l’écroulement du bloc soviétique qui constituait la bouée de soutien du régime de popeye algérien pour voir nos dirigeants renouer avec les réalités économiques, craignant de ce fait les mauvaises notes du FMI qui les a embrigadés à l’intérieur de ses fourches caudines ( entendre par là leur faire subir un traitement humiliant avec son fameux plan de réajustement structurel). Ce plan a mis fin  au cycle de vie du régime Popeye.
Par la suite les fameuses réformes initiées sous l’égide du FMI ont visé à renverser la tendance du passé. Désormais l’économie est plus ouverte, le secteur public qui distribuait la rente au profit d’une large population s’est rétrécie après son démantèlement touchant presque tous les secteurs. L’aisance, au profit des masses, vécue jusqu’à l’écroulement de l’ère socialiste, a disparu pour laisser place à une économie s’appuyant sur la recherche du gain pour survivre coûte que coûte. Une large majorité de la population a fini dans le labyrinthe de l’économie informelle. Cette économie savoure les fondements de l’import-import au profit d’une caste de nouveaux affairistes invisibles et où seuls émergent  les réseaux de revendeurs issus des couches populaires, rejetés par le secteur public et/ou recalés par l’école (suite au désastre de l’éducation).
Dans ce scénario, les pouvoirs publics qui ne peuvent pourvoir aux besoins de cette population, avec la carte périmée de Popeye, laisse faire indéfiniment selon la conjoncture, tout en maintenant leurs privilèges extravagants. Alors de quoi s’agit-il.
Dans un pays où l’Etat est fort et accomplie sa gouvernance selon la règle de la démocratie, c’est à dire redevable devant les électeurs, c’est-à-dire le Peuple, le phénomène de l’informel appelé l’économie sous-terraine (underground en anglais) représente entre 5 et 7% de l’économie nationale.
Dans le cas de l’Algérie, nous savons que notre économie ne repose sur un mono-produit que sont les hydrocarbures exportées, le reste est quasiment nul et tributaire des produits importés. L’Etat ne peut donc assurer un revenu à tous sur la base d’un plein emploi du secteur économique réel. Le résultat est qu’il laisse faire. L’informel de nos jours a pris le pas et s’est donné pignon sur rue. Qu’il s’agisse de l’économique ou du politique, à chaque fois que l’Etat est dans l’impuissance de satisfaire toutes les revendications l’informel se manifeste de manière inopinée.
On assiste de nos jours à un nouveau cycle de Tom et Jerry qui s’est substitué au cycle de Popeye.
Qu’en est-il du légendaire Tom et Jerry et bien ceci :
« Le scénario de chacun des épisodes est basé sur les tentatives infructueuses de Tom pour attraper Jerry et le chaos que leurs bagarres engendrent. Les raisons qui poussent Tom à pourchasser Jerry vont de la faim purement féline au simple plaisir de tourmenter plus petit que soi, en passant par un désir de revanche pour avoir été ridiculisé. Tom ne réussit cependant jamais à s’emparer de Jerry, en particulier à cause de l’intelligence de la souris. La série est célèbre pour l’utilisation de gags parmi les plus destructifs et violents jamais utilisés dans un dessin animé : Jerry découpant Tom en deux, Tom utilisant toutes les armes et artifices à sa portée pour tenter d’assassiner Jerry ».
Ceci pour illustrer notre régime qui gouverne les algériens depuis 1962, après le cycle de Popeye, mort et enterré, il est devenu par la force des choses le Tom du peuple algérien qui lui s’apparente à Jerry.
Chaque jour que Dieu fait nous assistons à un épisode légendaire de Tom et Jerry dans les rues des villes et villages algériens (rapportée par la presse nationale) et cela depuis la décennie noire (répression du pouvoir contre les révoltes de la faim subie par le Peuple, revendication réprimée d’un toit, d’une amélioration du pouvoir d’achat, révolte réprimée contre la mal-vie, contre la hogra, revanche du pouvoir contre la révolte de 1988 et le vote massif pour le fis. Relâchement du pouvoir pour calmer les soubresauts du Peuple (dispositif ansej, micro-crédit, laisser-faire, logement social en bataille rangée etc.). Le pouvoir Tom croît qu’il est plus fort avec sa police usant de matraque et de gaz lacrymogène, mais le peuple Jerry lui prouve chaque jour qu’il ne l’entend pas de cette oreille. Parfois il lui donne l’impression que sa faim est assouvie, mais le temps de faire durer le plaisir et le revoilà dans sa quête de sa part de gâteau, allant jusqu’à extérioriser sa colère dans la destruction et la violence incontrôlable.
Le pouvoir actuel n’a pas encore compris qu’il ne pourra se débarrasser de Jerry que lorsqu’il acceptera de se retirer de sa vue définitivement. La raison est simple : un pouvoir impuissant (incapable d’unir tous les algériens, à leur assurer un avenir pour leurs enfants, un toit familial, un emploi productif, une éducation exemplaire, une justice sociale, une démocratie sociale, toutes ses valeurs fondamentales nécessaires à la vie décente d’un peuple) ne peut pas battre Jerry qui est toujours en train d’imaginer les astuces pour le ridiculiser publiquement, car il y va de sa survie. Attention la télévision est mondiale de nos jours.
« Un pouvoir tyrannique sera abandonné, inéluctablement,  par son peuple sur le champ de bataille».
Rochdi Siddiq

samedi 15 octobre 2011

Un ex-agent de la CIA accuse l’Arabie saoudite et Israël d’être derrière l’attentat déjoué des Iraniens

par Hicham Hamza -




Roulement de tambour. Alors que la menace nucléaire iranienne refait parler d’elle, Téhéran est aussi dans le collimateur pour avoir tenté, selon l’Administration Obama, d’assassiner un diplomate saoudien aux Etats-Unis. Problème : des voix inattendues s’élèvent pour dénoncer une supercherie justifiant une attaque militaire contre l’Iran.
Mais quelle mouche a piqué FOX ? Réputée pour son patriotisme réactionnaire, la chaîne américaine a pourtant diffusé hier soir une interview digne d’une web-tv crypto-gauchiste. Un ancien juge fédéral reconverti dans le talk-show, Andrew Napolitano, s’est entretenu avec Michael Scheuer, l’homme jadis responsable-au sein de la CIA- de l’unité chargée de traquer Oussama Ben Laden.
Interrogé à propos du complot iranien présumé qui visait l’assassinat d’un ambassadeur saoudien sur le sol américain, Michael Scheuer évoque (à 1’55 de la vidéo ci-dessous) une hypothèse décapante :
« Les seuls gens qui pourraient bénéficier de cela seraient les Israéliens et les Saoudiens. Si j’étais à la recherche d’une opération de contre-espionnage pour cerner l’origine de cette information, je serais très tenté de vérifier la piste d’un instigateur israélien ou saoudien. Car, sur le long terme, Israël et l’Arabie saoudite sont deux ennemis bien plus dangereux pour les Etats-Unis que l’Iran. Celui-ci est un pays de troisième rang sur le plan militaire que nous pourrions facilement gérer.
 Le Congrès est emballé à l’idée de faire la guerre à l’Iran. Écoutez les sénateurs Graham, McCain et Joe Liberman : ils sont dans les mains des Israéliens. Les Saoudiens sont très influents. Quand vous observez ce genre de choses, vous devez vous poser la question : qui profiterait de cette guerre ? Israéliens et Saoudiens adoreraient voir notre argent et nos jeunes gens être tués pour combattre leur ennemi en Iran ».
Déjà sceptique lui-même quant à l’allégation d’un attentat conçu par Téhéran, l’animateur va encore plus loin : « Vous vous êtes engagé dans le contre-terrorisme l’essentiel de votre vie. Dites-moi, Michael, pourrait-il s’agir là d’un cas dans lequel le gouvernement américain aurait été mené en bateau par des entités étrangères (...), quelqu’un qui voulait fomenter de l’animosité entre l’Iran et les Etats-Unis ? ».
Réponse de l’initié du renseignement : « Je ne pense pas que cela soit impossible. Bien sûr, je n’ai pas d’information en ce sens mais quand vous tirez les conclusions -à qui bénéficie une action militaire contre l’Iran, il s’agit seulement des Israéliens et des Saoudiens. Et il y a un précédent pour cela. Nous avons déjà mené deux guerres contre l’Irak en faveur des intérêts israéliens et saoudiens. Nous sommes toujours poussés à faire tuer nos concitoyens pour leurs intérêts. Cela peut se reproduire. »
Michael Scheuer n’a pas exactement le profil d’un antisioniste primaire. Employé dans la CIA de 1982 à 2004, il fut notamment chargé de la « station Alec » de 1996 à 1999 –celle destinée notamment à la collecte d’informations sensibles sur al-Qaida. Par la suite, les attentats du 11-Septembre ont conduit à sa réinstallation dans l’unité en tant que conseiller du nouveau responsable. Après sa démission en 2004, il deviendra professeur à l’Université Georgetown mais se verra progressivement écarté ailleurs de certaines positions honorifiques en raison de sa critique de l’expansionnisme militaire ou du soutien systématique à l’Etat hébreu-tous deux jugés contraires à l’intérêt du peuple américain.
Pour les anglophones, la séquence de l’entretien diffusé jeudi soir sur Fox Business Channel se déroule entre 0’20 et 3’50.

 

Bonus 
Trois détails méritent d’être soulignés :
·  Par souci d’augmenter son audience ou de tester une nouvelle ligne éditoriale, la chaîne FOX semble de plus en plus s’aventurer en terrain politiquement sensible. Une vignette apparue à l’image durant l’entretien évoque ainsi le concept sulfureux de « l’attentat sous fausse bannière  » (false flag) ou l’idée selon laquelle l’Etat peut commettre des actes criminels, terroristes ou militaires qui seront imputés à un ennemi ciblé au préalable.
·  L’animateur de l’émission n’a pas hésité à conclure son talk-show par un réquisitoire singulier contre le FBI et sa pratique méconnue consistant à réaliser de vrais-faux attentats dans le but d’attirer les aspirants terroristes.

 

·  CNN se démarque de FOX en relayant, sans trop sourciller l’information de la Maison Blanche. Mieux encore, la chaîne n’hésite pas à enfoncer le clou de manière quelque peu maladroite. Quand le journaliste Wolf Blitzer, ex-employé de l’AIPAC- un puissant lobby pro-israélien- interroge ou, plus exactement, donne la parole à la sénatrice démocrate Dianne Feinstein –fidèle supportrice de l’Etat hébreu, cela donne une interview étrange au cours de laquelle les deux protagonistes semblent s’efforcer de convaincre le téléspectateur, à travers diverses contorsions, de la réalité de l’attentat iranien déjoué. « Ce fut réel…vrai…pour de vrai….réel… ». Comme l’avant-goût d’une propagande de guerre inéluctable.

 

mardi 11 octobre 2011

Les manifestants se battent contre Wall Street d'une façon très américaine

Attaqués par la police et les politiciens, les manifestants de Wall Street deviennent plus forts

Laurie Penny (The Independent)
Mardi 11 Octobre 2011



La police de New York essaye d'arrêter des manifestants entrant dans Wall Street / AP
La police de New York essaye d'arrêter des manifestants entrant dans Wall Street / AP
Ils ont dit que cela ne pourrait jamais arriver en Amérique. Au pied de Wall Street, dans le ventre de la bête du marché de la finance agressive, deux mille protestataires, surtout des jeunes manifestant contre l'avidité des entreprises, essayent de franchir une barrière de police et occuper la rue iconique. Le NYPD (la police de New York) les fait reculer avec des gaz lacrymogènes et des matraques, un officier en chemise blanche tape dans la foule au hasard avec sa matraque.
 
L’air sent le poivre vaporisé et il y a des cris perçants dans la foule. "Qui diable protégez-vous ?" Scandent-ils. La génération d'Obama commence à recevoir une réponse désagréable à la plus basique des questions politiques.
 
Ces manifestants font partie d'une marche venant de la manifestation Occupons Wall Street de Liberty Plaza de Manhattan, qui est maintenant en place depuis  presque trois semaines. Des manifestations similaires contre l'injustice économique apparaissent brusquement dans des villes à travers les États-Unis et des milliers de gens sont impliqués. Deux heures plus tôt, sous les fenêtres illuminées des palais de la finance de Wall Street, j'étais debout au milieu d'une foule de 20 000 étudiants, des syndicalistes, des activistes et des citoyens en colère scandant au son des tambours : "les gens, unis, ne seront jamais vaincus!"
 
"Remercions  Dieu pour les syndicats, mec," dit Lauri Faggoni, un cinéaste, debout à côté de moi dans la bousculade.
 
Les syndicats, emballés par l'énergie de la protestation, ont rapidement  apporté leur soutien aux occupants et les ont rejoints pour une marche et un rassemblement à la Place Foley, reprenant leur litanie : "nous sommes les 99 pour cent" - la majorité des Américains qui ont été spoliés de leur part de la richesse nationale par  les "1 pour cent" restant.
 
Alors que la nuit tombe, les tambours battent sur les marches de la Liberty Plaza, où il n’y a que la place de debout. "Nous sommes ici pour vous remercier!" Un ouvrier impliqué dans la grève contre Verizon dit à la foule excitée. "Nous devons reprendre cette ville, nous devons reprendre cet Etat et le plus important de tout, nous devons reprendre notre démocratie."
 
Le processus de reprendre la démocratie, cependant, est rarement indolore. Comme le cri monte "marchons sur Wall Street" et un groupe se détache pour faire juste ment cela, les flics commencent à bouger. Jusqu'à présent, 23 arrestations de paisibles manifestants ont été enregistrées à New York. Sur Broadway, à l'intersection de Wall Street, les manifestants sont traînés hors de la foule ou des trottoirs, grossièrement menottés et emportés par la police.

Une des victimes est une jeune femme blanche seule, que je vois être poussée le long de la route par un certain nombre de policiers. "J'étais juste debout sur le trottoir. Apparemment c'est illégal maintenant, être juste debout sur le trottoir," dit-elle, alors que les flics lui tordent les mains derrière son dos et la poussent dans une voiture. Je demande quel est son nom. " Troy Davis," dit-elle, nommant l'homme qui a été de façon controversée exécuté par l'état de la Géorgie la semaine dernière. "Troy Davis. Emmett  Till. Medgar Evers. Martin Luther King."

 
Le Candidat républicain au poste présidentiel Herman Cain a dénoncé les manifestations comme étant " non-Américaines", mais dans la foule, sur un panneau en carton on lit "ceci est patriotique". Comme j'observe la foule, majoritairement des jeunes, repoussés hors de Wall Street par les lignes de police, une chose extraordinaire se passe. Un jeune homme commence à crier le texte du Premier Amendement de la Constitution. "Le Congrès ne fera aucune loi respectant l’établissement d’une religion, ou interdisant le libre exercice de cela," commence-t-il. Immédiatement, utilisant la technique de "l'homme micro" que les occupants ont développée pour porter leurs voix, mille autres le scandent après lui, condamnant le NYPD (la police de New York) pour "l'abrègement de la liberté de parole, ou de la Presse ; ou le droit des gens à se réunir paisiblement et adresser une pétition au Gouvernement pour une réparation de griefs."
 
Alors que les manifestants descendent dans les rues des villes à travers les EU, ils ont raison de se considérer comme faisant partie d'un mouvement global- mais il y a quelque chose de curieusement américain à cela.

Traduit de l'Anglais pour La Nation par Hadj Ben.



Traduit de l'Anglais pour La Nation par Hadj Ben.

samedi 8 octobre 2011

Le régime algérien a horreur de la Constituante

 Sadat Abdelyazid

Les régimes qui se succèdent en Algérie depuis un demi siècle, de Ahmed Benbella jusqu’à aujourd’hui craignent-ils la Constituante comme une maladie incurable.

Tous les observateurs, intérieurs ou extérieurs, acteurs politiques ou neutres, savent comment les gouvernements, ou plutôt les fractions qui les mandatent, agissent pour la contrecarrer mais ils ne parviennent pas à expliquer clairement la réalité du pourquoi ils le font.

Hocine Ait Ahmed, pour ne citer que cet immense démocrate, prône l’idée de la constituante depuis qu’il a quitté son village à peine adolescent tancé par ses parents de cette caste maraboutique qui possède plus que des survivances palpables dans les contrées de la Kabylie, même dans les grandes métropoles où vous pouvez encore entendre un grand cadre de la nation, qui travaille à son compte ou pour le gouvernement, quand il lui est demandé s’il est kabyle il répond en ajoutant « et marabout en sus », histoire de vous avertir sur son lointain passé de berbérité musulmane.

Le pourquoi en réalité réside dans le fondement, mieux, dans les fondations de la parole proclamant l’intégrité de l’Etat, comme nation et territoire. Depuis la première réunion au cinéma Majestic, à Bab El Oued, au lendemain de l’Indépendance, sur les premiers textes de loi, qui a échoué et qui a ad vitam æternam banni la Constituante des paradigmes de l’entendement politique en Algérie, les pouvoirs d’administration et de décision entre les mains de l’armée, depuis celles des frontières jusqu’à celle-là, aujourd’hui, qui a peur de donner le Renseignement au civiles, font les gymnastiques les plus fulgurantes pour ne pas permettre à la pensée des vicissitudes courantes de vivre l’Islam des populations dans son acceptation laïque.

Ce n’est pas pour rien que le symbôle de cette traduction dans te terrain de la pensée universelle, je parle de Mohamed Arkoun, le fils de mon village, le maître incontesté du refus « du prêt à croire et à obéir », reconnu par l’intelligibilité mondiale pour son invention de l’ « islamologie pratique » qui met à nu, pour ne pas dire qui déshabille l’intégrisme et ses corollaires bellicistes, et qui crée de l’angoisse permanente dans les centres névralgiques du pouvoir en Algérie voulant coûte que coûte maintenir l’idée de l’islam dans les signification tragiques d’une religion de conquête comme l’essentielle constante nationale, ce n’est pas gratuit donc que son monumentale œuvre récompensée par toutes les plus hautes élites spirituelles de la planète – auxquelles les dirigeants algériens ne donnent aucune importance – a été interdite d’enceinte dans les registres d’apprentissage intellectuel en Algérie.

C’est, en revanche, le voisin marocain qui a compris la fulgurance de son érudition pour lui avoir ouvert honorablement les portes du royaume et permettre ensuite à sa vénérable dépouille de s’y reposer en paix. L’on se rappelle la cérémonie funèbre il y a une année qui a attitré les sommités culturelles et politiques de tous les coins de la planète mais seulement un vague correspondant diplomatique du consulat algérien à Paris, venu en catastrophe, et à titre personnel le responsable du centre culturel algérien en France, Yasmina Khadra en l’occurrence, de son vrai nom Mohamed Mouleshoul, dont il est difficile de savoir s’il est encore officier de l’armée.

Donc l’ « essentielle constante nationale » pour barrer la route à une constituante que le régime - qui ne peut pas se penser sans son renouvellement voltairien, bastonnant et esquivant, glorifiant et combattant l’islamisme – redoute qu’elle mette le doigt cette fois sur le véritable « essentiel », à savoir la préfiguration de justes débats sur le premier article de la Constitution (l’Islam religion de l’Etat) car l’article stipulant République Algérienne Démocratique et Populaire est à comprendre dans le sens du préambule. Le préambule justement.

On y lit dans le troisième paragraphe le triptyque de la composante fondamentale : Islam, arabité, amazighité.

Essayons de comprendre les rédacteurs de ce texte.

Aucune créature du bon Dieu ne peut se targuer de naître adulte, de venir au monde programmé génétiquement pour une croyance et un langage particuliers. Nous naissons avec un organe cérébral pour les performances idéelles, un larynx, une glotte et des groupes de souffles aptes à nous donner la capacité de parler, sans plus au départ. Mais regardons de près des situations de vécu réel.

Imaginons deux enfants en bonne santé nés et grandis jusqu’à la scolarité, l’un dans une bourgade de Kabylie, l’autre dans un lieu-dit en pays chaoui, par exemple au hasard, le premier quelque part à Taourirt Aâden dans le Djurdjura et le second à Tabegart dans les Aurès. Ils rentrent à l’école pour apprendre l’arabe langue officielle, en considérant qu’ils savent déjà réciter la fatiha sans la comprendre - ce qui ne veut absolument pas dire que la majorité du milliard de musulmans dans le monde, sans compter les reconvertis à travers la planète, la comprenne mot à mot – c’est-à-dire qu’il vont apprendre une langue nationale officielle ne sachant pas parler à la maison ne serait-ce qu’une variante dialectale de celle-ci. Pédagogiquement et linguistiquement, les deux pauvres têtes brunes vont devoir apprendre en vérité une langue étrangère.

L’extrapolation est voulu extrème parce que dans la réalité du premier cursus scolaire, du manuel et de l’échange oral avec le maître, l’arabe lui-même tel qu’il est enseigné est une langue étrangère sauf pour les génies précoces possédant les capacités innées de la fousha d’El Mounfalouti ou de Khalil Jabran. Pendant qu’il faut aussi ne pas perdre de vue le natif des villages de Saïda, de Annaba ou de Tlemcen pour qui il se poserait la question de lui apprendre l’amazigh. Mais dans ce cas quel amazigh ? Celui de Tizi Ouzou et Béjaïa, de Batna et Oum el Bouagli, ou de Ghardaïa et Ouargla, et cetera ?

C’est dire déjà que la Constitution jusqu’à sa version de 88, tripotée avec la science de l’abrutissement pour permettre le dessein d’une personne au détriment de la destinée de plus de trois dizaines de millions de citoyens, pour reprendre à la volée le concept du khalifat, soi-disant pour combattre la violence intégriste et « asseoir les libertés individuelles et communautaires », au moment où la démocratie planétaire se cherche des sophistications plus raffinées, plus rationnelles, de but en blanc elle met la nation algérienne dans une espèce de situation d’existence identitaire schizoïde. Où par des recoupement de termes d’Histoire et d’acception linguistique, il est difficile de faire la différence entre celui qui jadis a consenti le sacrifice de laisser veuve et orphelins pour le recouvrement de la dignité nationale et l’autre, pour la gloire d’un Islam abstrait, qui se fait s’exploser avec une bombe face à un commissariat de police jouxtant une école près d’un abri bus : constitutionnellement parlant, ils sont tous les deux martyrs.

Je suis persuadé que la Constituante ne permettra plus, au moins, cela.


Abdelyazid sadat

mardi 4 octobre 2011

Comment la globalisation en Asie est née dans un bain de sang

Globalisation en Indonésie : le pillage après le massacre

John PILGER
Voici un texte rédigé en juillet 2001. "Si vous connaissiez la vérité sur ce qui s’est passé en Indonésie, vous comprendriez parfaitement vers quoi on nous entraîne aujourd’hui..." ou comment la globalisation en Asie est née sur l’un des plus grands (et plus méconnus) massacres du 20ème siècle - sur fond de désinformation médiatique et préparation du coup d’état au Chili.


14 juillet 2001 : Il y a 35 ans, une dictature militaire s’est instaurée en Indonésie et un million de personnes étaient tuées pendant qu’on déroulait un tapis rouge au capitalisme occidental. Ce fut le début de la globalisation en Asie, un modèle du genre qui nous a légué sweatshops et corruption.
En survolant (la capitale) Jakarta, il n’est pas difficile d’imaginer pourquoi la ville cadre bien avec la description de l’Indonésie par la Banque Mondiale. Des nombreux lauriers attribués par la Banque Mondiale à l’Indonésie, le dernier en date était « élève modèle de la globalisation ». C’était il y a presque quatre ans, au cours de l’été 1997. En quelques semaines, le capital global avait fui le pays, la bourse et la monnaie nationale s’étaient effondrées, et le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté absolue a frôlé les 70 millions. L’année suivante, le Général Suharto a été obligé de démissionner après 30 ans de dictature, en emportant avec lui une indemnité de licenciement estimée à 15 milliards de dollars, soit l’équivalent de près de 13% de la dette totale du pays, dont une bonne partie due à la Banque Mondiale.
Vu du ciel, le plus frappant chez cet élève modèle est le modèle industriel qu’il propose. Jakarta est cernée par de vastes terrains appelés zones de traitement économique qui comprennent des centaines d’usines qui fabriquent des produits pour les compagnies étrangères : des vêtements que vous achetez dans votre rue marchande, des pantalons branchés de marque Gap jusqu’aux Nike et autres chaussures de sport Adidas ou Reebok qui se vendent plus de 100 euros la paire chez nous. Dans ces usines, des milliers de travailleurs, en majorité des jeunes femmes, travaillent pour moins d’un euro par jour. Au taux de change courant, il s’agit du salaire minimum en Indonésie qui, selon le gouvernement, correspond à la moitié d’un salaire de survie. Les travailleurs chez Nike ont 4% de remise sur les chaussures qu’ils fabriquent – même pas le prix des lacets. Mais ils peuvent s’estimer heureux : ils ont du travail, eux. Le « succès économique dynamique et en expansion » (autre étiquette accolée par la Banque Mondiale) a crée 36 millions de sans emploi. Dans une usine que j’ai visitée et qui fabriquait des articles pour ces marques célèbres, les jeunes femmes travaillent en batterie dans des températures qui peuvent atteindre 40 degrés. La plupart n’ont pas leur mot à dire quant aux horaires, y compris pour la fameuse « équipe prolongée » - 36 heures d’affilée sans rentrer chez soi.
Éparpillés autour de ces usines, tels des débris après la tempête, on trouve les camps de travail : des communautés hobbesiennes qui vivent dans de longs dortoirs faits de bric et de broc. Comme la majorité de l’humanité qui n’est pas concernée par les plaisirs de McDonalds ou de Starbucks, de l’Internet ou des téléphones portables et qui est sous-alimentée, ce sont les ignorés de la globalisation. Ils vivent au milieu d’égouts à ciel ouvert qui débordent et beaucoup dépensent jusqu’à la moitié de leur salaire pour avoir de l’eau potable. Leurs maisons sont traversées par des canaux puants creusés par les anciens maîtres coloniaux, les Hollandais, lors de la tentative habituelle et vaine de recréer l’Europe en Asie. Le résultat est un désastre urbain et environnemental où les moustiques pullulent en apportant leurs lots de maladies. Aujourd’hui, il s’agit d’une forme virulente de fièvre dengue. Après plusieurs visites, j’ai été piqué et il m’a fallu deux mois pour m’en remettre. Pour les enfants sous-alimentés des camps, la dengue est généralement synonyme de mort. C’est la maladie de la globalisation, que les moustiques ont colporté au fur et à mesure que les camps s’étendaient et que les ateliers émigraient des zones rurales ruinées principalement par la Banque Mondiale qui promouvait les cultures d’exportation au dépens d’une agriculture d’auto-subsistance.
J’arrivais tout juste à me faufiler dans un passage étroit. Il était rempli de vêtements accrochés et protégés par du plastique, comme dans le fond d’une boutique de nettoyage à sec. Le propreté et l’ordre qui règnent ici sont étonnants. Les gens vivent dans des pièces qui ressemblent à des cellules, généralement sans fenêtres ni ventilation, où repas et sommeils s’enchaînent au rythme des horaires de travail dans les usines. Pendant la mousson, les canaux débordent et provoquent des inondations, et du coup encore plus de plastique fait son apparition pour protéger les biens : un lecteur de bandes magnétiques, des affiches des Spice Girls et de Che Guevara. J’ai failli trébucher sur une poêle brulante. Il y a des feux de paraffine à ciel ouvert et les enfants jouent à proximité. J’ai observé une famille de cinq perchée sur un petit coin de verdure qui regardait le coucher du soleil à travers une brume de pollution jaunâtre tandis que de petits chauve-souris tournoyaient dans la distance où se dessinaient les silhouettes de gratte-ciels inachevés. Voilà un entraperçu apocalyptique du monde « globalisé » qui - d’après Blair et Bush - est irréversible.
Un "code de déontologie" publié par la société américaine Gap indique : « les dortoirs (doivent) respecter toutes les lois et réglementations relatives à la santé et à la sécurité, y compris de protection contre les risques d’incendies, les accidents et la conformité des installations électriques, mécaniques et des structures. » Mais parce que ces dortoirs sont situés à l’extérieur des usines, Gap et ses sous-traitants ne sont pas responsables. Les clients qui déambulent dans un des nombreux magasins Gap devraient réfléchir à cette non-responsabilité lorsqu’ils achètent une chemise fabriquée par des gens qui touchent un salaire qui ne leur permettrait même pas de s’offrir les boutons, encore moins un lieu de vie décent.
A quinze kilomètres des camps, au bord de la route à péage qui appartient à la fille de Suharto, se trouve le centre de Jakarta. Là se trouve la vitrine officielle et approuvée de « l’élève modèle » de la globalisation. Là on peut trouver McDonalds avec des enfants potelés assis sur les genoux de Ronald, le clown, et des galeries marchandes qui proposent des vestes en cuir Versace à £2.000 et une salle d’exposition de voitures Jaguar. Un des hôtels les plus chics est le Shangri-la. On y célèbre chaque semaine quatre mariages. Au mois de décembre dernier s’est tenu une réception qui a coûté $120.000. Elle s’est tenue dans le grand salon, qui est une réplique du celui du Waldorf Astoria à New York, complète avec chandeliers et arches de feuilles dorées. Les invités portaient de l’Armani, du Versace, de véritables diamants et déposaient de gros chèques dans une grande boite. Il y avait un gâteau de huit étages avec les initiales de mariés. Des photos de leurs vacances autour de monde étaient projetés sur un écran de cinéma. Parmi les invités, on trouvait les partisans de Suharto déchu et le premier représentant de la Banque Mondiale en Indonésie, Mark Baird, un néo-zélandais, qui a paru troublé lorsque je lui ai demandé s’il s’amusait. La Banque Mondiale a dit que sa mission en Indonésie consistait à « lutter contre la pauvreté » et à « aider les pauvres ». C’est la banque qui a prêté les $86.000.000 pour construire le Shangri-la qui, peu après la réception à laquelle assistait Baird, a licencié la plupart des employés qui s’étaient mis en grève pour des salaires décents.
Le centre de Jakarta est occupé en majorité par des bâtiments des banques, dont beaucoup sont vides, et d’immeubles inachevés. Avant 1997, la ville comptait la plus forte concentration de banques au monde, mais la moitié avaient fait faillite après l’effondrement, sous le poids de sa propre corruption, de cette économie « dynamique ». Au cours des 30 années de dictature de Suharto, le capital « global » a afflué en Indonésie. La Banque Mondiale a royalement accordé plus de 30 milliards de dollars de prêts. Une partie de la somme est allée vers des programmes censés, comme l’éducation, et des milliards sont partis ailleurs – 630 millions de dollars sont partis dans le programme de « transmigration » de Suharto visant à coloniser l’archipel. Des immigrés de toute l’Indonésie furent envoyés pour occuper le Timor Oriental où ils contrôlaient l’économie. Le récent bain de sang a Kalimantan (Borneo) était dirigé contre les immigrés de l’île de Madura qui avaient été importés pour « développer » le territoire. En août 1997, un rapport interne de la Banque Mondiale, rédigé à Jakarta, confirmait que l’un des plus grands scandales de l’histoire du « développement » était probablement le fait qu’ « au moins 20 à 30 % des prêts de la Banque sont détournés vers les poches d’employés du gouvernement et de politiciens  ».
Il ne se passait pratiquement pas un mois sans qu’un politicien occidental ne félicite Suharto pour la « stabilité » du quatrième pays le plus peuple au monde. Les politiciens britanniques étaient particulièrement actifs, à commencer par le ministre des affaires étrangères de Harold Wilson, Michael Stewart, qui en 1966 louait la « politique économique censée » du dictateur. Margeret Thatcher qualifia Suharto de « un de nos meilleurs et plus chers amis ». Le ministre des affaires étrangères de John Major, Douglas Hurd, vantait les « valeurs asiatiques » de Suharto (un terme codé pour désigner l’absence de démocratie et les violations des droits de l’homme). En 1997, Robin Crook, lors que son premier voyage officiel à l’étranger, est passé par l’Indonésie pour une poignée de main chaleureuse – si chaleureuse que le ministère des affaires étrangères a bizarrement choisi une photo couleur des deux en train de se serrer la main pour illustrer son rapport sur les droits de l’homme dans le monde.
Tout le monde savait bien sûr. Amnesty International remplissait les dossiers de preuves contre Suharto. Milosevic et Saddam Hussein étaient des amateurs en comparaison. Peu avant l’arrivée de Cook, une enquête détaillée de la Commission des Affaires Etrangères du parlement Australien avait conclu que les troupes de Suharto avaient tué « au moins » 200.000 habitants au Timor Oriental, soit un tiers de la population. Au cours de la première année au pouvoir du Parti Travailliste (le « Parti Socialiste » britannique – NdT), la Grande-Bretagne était le premier fournisseur d’armes à l’Indonésie.
Ce qui est logique car la vente d’armes est un des grands succès de la globalisation et l’Indonésie, l’élève modèle, a joué un rôle important. Lorsque « l’économie globale » (càd le Capitalisme débridé) s’est emparée de la Grande-Bretagne au début des années 80, Margaret Thatcher a entrepris de démanteler le tissu industriel britannique, tout en relançant l’industrie de l’armement qui est devenu l’un des premiers au monde, devancé uniquement par les Etats-Unis. Ceci fût réalisé grâce à des subventions cachées, celles qui sapent et sabotent le « marché libre » en occident. Près de la moitié de toutes les subventions de recherche et de développement était accordée à la « défense » et le département de garantie des crédits à l’exportation du Ministère de Commerce et de l’Industrie offrait des « prêts avantageux » aux régimes du tiers monde qui cherchaient à s’offrir quelques sabres hi-tech à brandir. Le fait que nombre de ces régimes violaient allégrement les droits de l’homme où connaissaient des conflits internes où étaient au bord d’une guerre avec un pays voisin ne constituait pas un frein. L’Indonésie était un des grands bénéficiaires de ces largesses. Au cours de ces 12 mois, près de 1 milliard de livres sterling de subventions ont financé la vente de bombardiers Hawk à l’Indonésie. C’est le contribuable britannique qui a déboursé, mais ce sont les marchands d’armes qui ont récolté les profits. Les bombardiers Hawk sont employés à bombarder les villages dans les montages du Timor Oriental – et le Ministère des Affaires Etrangères a menti pendant quatre ans avant de l’avouer. Depuis, les Hawks ont bombardé les habitants de la Papouasie occidentale qui luttent pour leur liberté.
Je suis allé dans la région de Krawang sur l’île de Java, où j’ai rencontré un cultivateur de riz nommé Sarkom. On peut dire que Sarkom est représentatif des 80% de l’humanité qui vivent de l’agriculture. Il ne fait pas partie des plus pauvres, il vit avec sa femme et leurs trois filles dans une petite maison de bambou au sol carrelé. Sous le haut-vent, on trouve un lit de bambou, une chaise et une table où sa femme, Cucuk, arrondit les fins de mois avec des travaux de couture. L’année dernière, le Fonds Monétaire International a offert au gouvernement post-Suharto un « plan de sauvetage » sous forme de prêts de plusieurs millions de dollars. Les conditions d’octroi du prêt précisaient la suppression des droits de douane sur les aliments de base. «  Le commerce de toutes les qualités de riz a été ouvert aux importateurs et exportateurs » a décrété le FMI dans une lettre. Les fertilisants et les pesticides ont perdu aussi leurs 70% de subventions. Pour des fermiers comme Sarkom, cela signifie probablement la faillite et leurs enfants devront aller chercher du travail en ville. De plus, cela donne le feu vert aux multinationales céréalières géantes américaines pour entrer dans le pays.
Le deux-poids deux-mesures appliqué est époustouflant. L’agrobusiness en Occident, particulièrement aux Etats-Unis et en Europe, a été capable de produire les fameux surplus et de développer ses capacités d’exportation uniquement grâce aux barrières douanières et aux subventions locales massives. Le résultat fut une augmentation brutale de la mainmise de l’occident sur les aliments de base de toute la panète. Le patron de Cargill Corporation, qui domine le commerce mondial des céréales, s’est vanté un jour, « lorsque nous nous levons de table chaque matin après le petit-déjeuner, une grande partie de ce que nous avons consommé – céréales, pain, café, sucre et ainsi de suite – est passée entre les mains de ma société. » L’objectif de Cargill est de doubler de taille tous cinq ou sept ans. C’est ce qu’on appelle « le marché libre ». « J’ai passé 14 ans en prison pour tenter de l’empêcher, » dit Sarkom. « Tous mes amis, ceux qui n’ont pas été assassinés, sont allés en prison pour empêcher la prise de pouvoir du grand capital. Peu importe comment on l’appelle aujourd’hui – le truc global ou le machin mondial. Ce sont les mêmes forces, qui représentent la même menace pour nos vies. »
Cette remarque fait référence à un chapitre de l’histoire de l’Indonésie que les politiciens et hommes d’affaires occidentaux préféraient oublier, même s’ils ont été parmi les principaux bénéficiaires. Sarkom faisait partie des dizaines de milliers d’emprisonnés après le coup d’état du général Suharto en 1965-1966 - « l’année de tous les dangers » – qui a renversé le président nationaliste Sukarno qui dirigeait le pays depuis la fin de la colonisation hollandaise. Les chercheurs estiment à présent que jusqu’à 1 million de personnes ont été tués lors du pogrom qui a suivi le coup d’état qui visait principalement le Parti Communiste d’Indonésie, le PKI. Sarkom avait 19 ans lorsqu’ils l’ont emmené. Aujourd’hui il essaie de rédiger ses mémoires dans un cahier d’écolier pour raconter les horreurs vécues. Il a vécu de nombreuses années sur l’île de Buru, où des milliers de prisonniers ont été tout simplement déposés, sans logement, sans nourriture et sans eau. Le jour où je suis allé le voir, il avait rassemblé un groupe d’amis pour me rencontrer, des hommes de 60, 70 ans, qui eux aussi étaient des « tapols » - des prisonniers politiques relâchés après la chute de Suharto en 1998. Il y avait deux enseignants, un fonctionnaire, un membre du parlement. Un avait été emprisonné pour avoir refusé de voter pour le parti de Suharto, le Golkar. Plusieurs étaient membres du PKI. Adon Sutrisna, enseignant, m’a dit, « Nous sommes le peuple, la nation, que le monde a oublié. Si vous connaissiez la vérité sur ce qui s’est passé en Indonésie, vous comprendriez parfaitement vers quoi on nous entraîne aujourd’hui. »
A quelques kilomètres de la ferme de Sarkom se trouve une butte de terre recouverte de fleurs. C’est une fosse commune, mais rien ne signale sa présence – 35 ans après le massacre, les familles des victimes – estimées à une dizaine - ont encore trop peur pour oser ériger une pierre tombale. Mais dans l’ère post-Suharto, de nombreux Indonésiens commencent lentement à se débarrasser de la peur qui a marqué tout une génération et à travers tout le pays les familles commencent à exhumer les restes de leurs proches. Quelques silhouettes furtives la nuit, entraperçues au bord d’une rivière ou d’une rizière. Les témoins les plus âgés se souviennent des « rivières charriant des cadavres, comme des troncs d’arbres ». D’un village à l’autre, de jeunes hommes furent massacrés sans raison et leurs meurtres signalés par des rangées de pénis tranchés.
J’ai un ami à Jakarta qui s’appelle Roy. Certains l’appellent Daniel. Ce ne sont que deux des pseudonymes qui lui ont permis de rester en vie depuis 1965. Il fait partie d’un groupe remarquable de révolutionnaires qui sont entrés dans la clandestinité pendant la longue répression de Suharto – les années où la Banque Mondiale chaperonnait son « élève modèle » - et qui émergeait dans des moments critiques pour diriger un mouvement d’opposition clandestin. Il a été arrêté et torturé à plusieurs reprises. « J’ai survécu parce qu’ils n’ont jamais su que c’était moi, » dit il. « Une fois, un tortionnaire m’a hurlé dessus « dis nous où se trouve Daniel ! » ». En 1998, il a organisé les manifestations de rues des étudiants courageux qui ont ses sont confrontés aux véhicules anti-émeutes fournis par la Grande-Bretagne, et qui ont joué un rôle clé dans la chute finale du dictateur.
Roy m’a emmené à l’école où le cauchemar de Suharto a commencé pour lui. Tandis que nous nous asseyons dans une salle de classe vide, il se souvient de cette journée d’octobre 1965 lorsqu’il a vu un gang surgir et trainer le maître d’école dans la cour, où ils l’ont battu à mort. « C’était un homme merveilleux, gentil et bon, » a dit Roy. « Il chantait à la classe, et me faisait la lecture. C’était quelqu’un que je moi, en tant que garçon, je prenais pour un modèle... J’entends à présent ses hurlements, mais pendant des années tout ce dont je me souvenais était d’être sorti de la classe en courant et d’avoir couru, couru, dans les rues, sans m’arrêter. Lorsqu’on m’a retrouvé le soir, j’étais traumatisé. Je n’ai pas parlé pendant un an. »
Le maître d’école était soupçonné d’être un communiste, et son meurtre ce jour-là était caractéristique de l’exécution systématique des enseignants, des étudiants, des fonctionnaires, des paysans. « En termes de nombre de tués, » selon un rapport de la CIA, « le massacre constitue l’un des pires massacres de tout le 20ème siècle ». L’historien Gabriel Kolko a écrit que «  la « solution finale » au problème communiste en Indonésie constitue un crime comparable à celui commis pas les Nazis. » Selon le spécialiste de l’Asie, Peter Dale Scott, les politiciens, diplomates, journalistes et universitaires occidentaux, dont certains avaient des connexions directes avec les services de renseignement, ont propagé le mythe que Suharto et les militaires avaient sauvé le pays d’une tentative de coup d’état du Parti Communiste Indonésien, le PKI. Jusqu’à là, Sukarno avait compté sur les communistes pour contre-balancer l’influence de l’armée. Lorsque 6 généraux furent assassinés le 30 septembre 1965, Suharto a accusé le PKI. Depuis la chute du dictateur en 1998, des témoins ont parlé pour la première fois et des documents publiés suggèrent fortement que Suharto, qui contrôlait l’armée à Jakarta, a profité d’une lutte interne au sein de l’armée pour s’emparer du pouvoir.
Ce qui ne fait plus aucun doute par contre c’est la collaboration des gouvernements occidentaux et le rôle joué par les multinationales. En réalité, la globalisation en Asie est née dans ce bain de sang. Pour la Grande-Bretagne, l’objectif à l’époque était de protéger ses intérêts coloniaux en Malaisie, menacés par une « confrontation » avec un président Sukarno qualifié « d’instable ». Un document de 1964 du Ministère des Affaires Etrangères demandait la « défense » des intérêts occidentaux en Asie du sud-est, « un producteur majeur de biens de consommations essentiels. La région produit près de 85% du caoutchouc mondial, plus de 45% du fer blanc, 65% du cuivre et 23% du chrome. » Sur l’Indonésie, Richard Nixon a écrit, « avec une population de 100 millions et 300 kms d’îles qui abritent les plus grandes ressources naturelles de la région, l’Indonésie est un morceau de choix dans l’Asie du Sud-est ».
L’ex-président Sukarno était à la fois un populiste et un nationaliste, et le fondateur de l’Indonésie moderne et du mouvement des pays non-alignés qui, espérait-il, allait tracer une véritable « troisième voie » entre les deux super-puissances. Il pouvait être démocrate et démagogue. Il encourageait les syndicats et les mouvements de femmes, culturels et de paysans. Entre 1959 et 1965, plus de 15 millions de personnes ont rejoint les partis politiques et les organisations de masse affiliées qui étaient encouragées à défier l’influence britannique et étasunienne dans la région. Avec 3 millions de membres, le PKI était le plus grand parti communiste au monde en dehors de l’Union Soviétique et de la Chine. Selon l’historien australien Harold Crouch, « le PKI bénéficiait d’un large soutien non pas en tant que parti révolutionnaire mais en tant qu’organisation qui défendait les intérêts des pauvres au sein du système. » C’était cette popularité, plus qu’un hypothétique soulèvement armé, qui faisait peur aux Américains. L’Indonésie, comme le Vietnam au nord, pouvait « tomber entre les mains du communisme ».
En 1990, la journaliste d’investigation étasunienne Kathy Kadane a révélé l’existence d’une participation secrète des Etats-Unis au massacre de 1965/66 qui renversa Sukarno et mit au pouvoir Suharto qui à l’époque était peu connu en dehors des cercles d’initiés des services secrets. Dans une série d’interviews d’anciens officiels étasuniens, elle conclut : « Ils fichaient les militants communistes. Jusqu’à 5.000 noms ont été remis à l’armée indonésienne, et les Américains ensuite rayaient de la liste les noms de ceux qui avaient été tués ou capturés ».
En 1966, l’ambassadeur US à Jakarta a rassuré Suharto que «  les Etats-Unis voient plutôt d’un bon œil et admirent ce que l’armée est en train de faire. » L’ambassadeur britannique, Sir Andrew Gilchrist, a rapporté au Ministère des Affaires Etrangères britanniques : « Je n’a jamais caché que je pense que quelques pelotons d’exécution en Indonésie seraient un préliminaire indispensable à tout changement réel. » Après avoir armé et équipé une bonne partie de l’Armée, Washington a ensuite secrètement fourni une assistance en matière de communications aux troupes de Suharto. L’équipement était acheminé de nuit dans des avions de l’armée de l’Air US depuis les Philippines et constituait le nec plus ultra en matière de communications et la CIA et la NSA connaissaient les fréquences. Cette technologie a non seulement permis aux généraux de Suharto de coordonner les tueries mais signifie aussi que les plus hauts échelons de l’administration US étaient à l’écoute. Suharto a réussi à isoler de larges zones du pays. On connait des films d’archives qui montrent des gens se faire embarquer dans des camions et être emportés, mais c’est tout. A ma connaissance, la photo floue publiée ici est la seule image d’archive disponible de cet holocauste indonésien.
Il serait utile aux journalistes d’aujourd’hui de comprendre l’importance du rôle joué par la propagande occidentale hier comme aujourd’hui. Les services de renseignement britanniques ont manipulé la presse avec tant de doigté que Norman Reddaway, chef du Département de Recherche et d’Information du ministère des affaires étrangères, s’est vanté auprès de l’ambassadeur Gilchrist, dans une lettre marquée « secrète et personnelle », que la manipulation que lui et ses collègues avaient réussi à orchestrer - que le pouvoir de Sukarno aboutirait à une prise de pouvoir des communistes - « avait fait le tour du monde ». Il raconte comment un journaliste chevronné d’un grand journal britannique a accepté de « donner votre version des faits dans son article... à savoir, qu’il s’agissait d’un coup d’état de velours, sans boucherie. » Roland Challis, qui était le correspondant de la BBC pour l’Asie du Sud-est, pense que la couverture des massacres a été un triomphe de la propagande occidentale. « Mes sources britanniques ont prétendu ne pas savoir ce qui se passait, » m’a-t-il dit, « mais ils connaissaient le plan américain. Il y avait des cadavres qui échouaient sur les pelouses du consulat britannique à Surabayo, et des navires de guerre britanniques ont escorté un bateau rempli de soldats indonésiens à travers le détroit de Malacca, pour aller participer à ce terrible holocauste. Ce n’est que beaucoup plus tard que nous avons appris que l’ambassade des Etats-Unis fournissaient des noms et les rayaient de la liste au fur et à mesure qu’ils étaient tués. Il y avait un accord, voyez-vous. L’instauration du régime de Suharto impliquait l’entrée en scène du FMI et de la Banque Mondiale. Sukarno les avait expulsés, Suharto devait les ramener. C’était l’accord.  »
Avec un Sukarno malade et impuissant et Suharto sur le point de s’autoproclamer président, la presse US a présenté le coup d’état non pas comme une tragédie humaine mais comme une série de nouvelles opportunités économiques. La prise de pouvoir par les militaires, malgré les massacres, fut décrit par le magazine Time comme « la meilleure nouvelle en Asie pour l’Occident  ». Un titre du magazine US News & World Report disait « Indonésie : de l’Espoir, là où il n’y en avait plus.  » Le célèbre commentateur du New York Times James Reston a quant à lui célébré l’émergence d’une « lueur en Asie » et signé un article qu’on avait manifestement écrit pour lui. Le premier ministre australien, Harold Holt, en visite aux Etats-Unis, a fourni un bel exemple de son sens de l’humour. « Avec 500.000 à 1 million de sympathisants communistes éliminés, » a - t-il dit, « je pense qu’on peut dire qu’une réorientation s’est produite. »
Ralph McGehee, un officier supérieur de la CIA à l’époque, que j’ai interviewé pour la première fois il y a presque 20 ans, a décrit le renversement de Sukarno en Indonésie comme une « opération modèle » pour le coup d’état qui devait renverser Salvador Allende au Chili sept ans plus tard. « la CIA a fabriqué un document qui était censé prouver un complot gauchiste visant à assassiner des chefs militaires chiliens, » écrit-il, « comme en Indonésie en 1965. » Il dit que les massacres en Indonésie constituaient aussi un modèle pour l’Opération Phénix au Vietnam, où les escadrons de la mort dirigés par les Etats-Unis ont assassiné prés de 50.000 personnes.
En novembre 1967, après la capture du « morceau de choix », le pillage fut organisé. La société Time-Life Corporation a organisé une conférence extraordinaire à Genève qui, en l’espace d’une semaine, a procédé au partage de l’Indonésie. A la conférence se trouvaient les hommes d’affaires les plus importants au monde, comme David Rockefeller, et tous les géants du capitalisme occidental étaient représentés. On y trouvait les grandes compagnies pétrolières et les banques, General Motors, Imperial Chemical Industries, British Leyland, British-American Tobacco, American Express, Siemens, Goodyear, the International Paper Corporation, US Steel.
De l’autre côté de la table se trouvaient les hommes de Suharto, que Rockefeller appelait « la meilleure équipe d’économistes de l’Indonésie ». Plusieurs étaient des économistes formés à l’Université de la Californie à Berkley. Tous ont chanté la partition qu’on leur tendait et vanté les avantages de leur pays et de son peuple : « Abondance de main d’oeuvre bon marché... une mine de ressources naturelles... un marché captif. »
J’ai récemment demandé à l’un d’entre eux, le Dr. Emile Salim, si quelqu’un à la conférence avait mentionné qu’un million de personnes avaient été tuées pour instaurer un pouvoir favorable aux affaires. « Non, ce n’était pas à l’ordre du jour », a-t-il répondu. « Je n’étais pas au courant à l’époque, je ne l’ai appris que plus tard. Rappelez-vous, nous n’avions pas la télévision et les téléphones ne marchaient pas très bien. »
A cette conférence, l ’économie indonésienne fût dépecée, secteur par secteur. Dans une salle, on dépeçait les forêts, dans une autre, les minerais. La société Freeport Company s’est vu accorder une montagne de cuivre en Papouasie occidentale (Henri Kissinger siège au Conseil d’administration). Un consortium américano-européen a eu le nickel de la Papouasie occidentale. Le géant Alcoa a eu la plus grosse tranche de bauxite indonésienne. Un groupe d’Etasuniens, de Japonais et de Français ont eu les forêts tropicaux de Sumatra, Papouasie occidentale et Kalimantan
Une loi sur les investissements étrangers, hâtivement votée après le coup d’état, a dispensé le pillage de tout impôt pendant au moins cinq ans. Le contrôle réel, et secret, de l’économie du pays a été transféré au FMI et à la Banque Mondiale à travers le Inter-Governmental Group on Indonesia (IGGI), dont les principaux membres étaient les Etats-Unis, le Canada, l’Europe et l’Australie. Sous Sukarno, l’Indonésie n’avait que peu de dettes. Après, les très gros prêts ont déboulé, souvent pour atterrir directement dans les poches, tandis que le « morceau de choix » se voyait piller de ses ressources. Peu avant le crash financier asiatique de 1997, les parrains du IGGI ont félicité leur tueur en série préféré pour avoir crée « une économie miracle ».
John Pilger


http://www.inminds.co.uk/globalisation-in-indonesia.html
Traduction « toute ressemblance avec des personnages, situations, pays, existants ou ayant existé... » par VD avec probablement les fautes et coquilles habituelles.
URL de cet article 14773
http://www.legrandsoir.info/globalisation-en-indonesie-le-pillage-apres-le-massacre.html

mercredi 21 septembre 2011

La honte du degré zéro de la patrie.

In lanation.info
Salima GHEZALI
Mardi 20 Septembre 2011

Une certaine idée de la dignité intrinsèque de l’action politique aurait pu inciter à un silence pudique sur la manœuvre peu glorieuse du 17 septembre. Comme on pourrait taire un honteux secret de famille.  Il arrive que l’état de délabrement politique et moral d’un système de pouvoir fasse honte à tout un pays. Mais il se trouve que ce type de manœuvre constitue depuis de nombreuses années la substance même de la relation du pouvoir à la société et à la politique. En faisant supporter sa pérennité et son unité par le désordre et des déchirements en cascade à l’intérieur de la société. Le pouvoir  opère en binaire. Occupant les deux pôles d’une scène caricaturée à l’extrême, le système de pouvoir s’agite et agite pareillement les deux. Cette façon de procéder en exploitant une situation  préalable, ou crée de toutes pièces, pour manipuler, récupérer, faire avorter ou au contraire prolonger et gérer une crise, a déjà fait la preuve de son coût… pour le pays dans son ensemble.
Infiltrer, radicaliser et manipuler les groupes sur facebook, dans les journaux, dans les quartiers, les clubs de supporters, les mosquées, les bars,  les milices et les groupes armés pour n’avoir pas à laisser se développer une vie politique saine régie par des lois et des règles applicables à tous, cela a un coût. Dans les quartiers, comme on a pu le constater lors des dernières opérations de relogement, cela signifie mettre ponctuellement le pouvoir entre les mains de délinquants violents pour rétablir l’ordre. Un ordre qui a d’abord été troublé par une corruption endémique au sein de l’administration. Et la neutralisation de toute contestation citoyenne organisée. Ceci est un mode de gestion  que les citoyens ont dans leur majorité appris à décoder au prix que l’on sait.200.000 morts, des milliards de dollars et une régression  globale sont le coût effectif du dernier exercice grandeur-nature effectué sur ce pays à l’occasion de la sale guerre des années90.
L’appel sur facebook à une manifestation pour faire tomber le régime algérien le 17 septembre suivi d’une campagne « patriotique » pour « iskat » « iskat ennidham », n’a globalement  mobilisé que sur la toile. Il dessine, à contrario, l’enfermement dans les deux pôles selon lesquels  la manipulation du pouvoir s’est « relookée » en « opposition compradore » et «  nationaliste – patriote fascisante ». C’est aussi le scénario idéal pour un autre grand dérapage. La manipulation se limitant rarement à un exercice ou à un acteur unique, elle peut tout aussi bien fonctionner à la manière des poupées russes. L’une pouvant contenir l’autre. A ce jeu là plus d’un rêve de maitre- chanteur peut se glisser entre deux massacres, tel est pris qui croyait prendre…
Certains propos tenus par les « patriotes » sur facebook, outre qu’ils ressemblent étrangement aux « zenga zenga » et autres gracieusetés de Kadhafi rappellent également la tonalité  des tracts islamistes et anti-islamistes de ces dernières années. Au matin du 18 on a pu lire et entendre que le pays venait d’infliger un cinglant démenti à ses ennemis. En vérité, il ya longtemps que de « laqad nadjahna » au « retour de la stabilité  » le pays qui se décline ainsi n’est plus un pays pour son peuple, juste un champ de manœuvres pour les uns et les autres. Chacun alignant ses barbouzes, ses barbus et ses bars de référence pour continuer à entretenir la confusion. Et entre  deux épisodes de grande frayeur nationale, la multiplication des émeutes, la répression  brutale des manifestations publiques, le harcèlement des militants et la succession des bavures donnent la tonalité « côté cour » d’un dispositif de répartition de la rente « côté jardin ».
« Je me suis toujours demandé si l’on pouvait n’être qu’à moitié patriote…il n’ya pas plus misérable que l’amour à sens unique. En l’occurrence celui d’un être solitaire, citoyen brisé qui bafouille en prononçant le nom de son pays. L’amour ne suffit pas à faire une patrie… Nous n’avons jamais réussi à être aimés par nos pays comme nous l’aurions voulu. » Ces mots sont ceux de l’irakienne Alia Mamdouh qui publie un texte à lire dans le Monde diplomatique de ce mois, sous le titre de : Le degré zéro de la patrie. Au-delà des différences de styles entre oligarchies, la trame de fond qui unit tous ces régimes despotiques réside précisément dans cette pression  qui met  les peuples en demeure de choisir entre la continuité du pays dans l’asservissement ou l’éclatement dans le chaos.
Refuser ce chantage apparaît aujourd’hui comme le commencement de la résistance.

jeudi 15 septembre 2011


Rached Ghanouchi je te découvre !

In Nawaat
Primavera | Sep 14, 2011 | | Short URL: http://wp.me/p16NIR-2xU
J’ai toujours été neutre vis-à-vis du personnage controversé de Rached Ghanouchi. Depuis son retour en Tunisie j’ai vu certains de mes amis exprimer leur haine envers cet homme qu’ils traitent d’hypocrite, d’opportuniste, et qui vont même jusqu’à le diaboliser. Moi je ne me mêlais presque jamais de ce genre de parti pris, après tout je ne connaissais pas cet homme et donc je ne me reconnaissais pas le droit de le juger que ce soit dans un sens ou dans un autre. Mais hier j’ai vu l’émission de “Al saraha raha” sur Hannibal TV avec le journaliste charismatique et chevronné Samir El Wéfi (expiré) et l’invité c’était Mr Rached Ghanouchi, ennemi n°1 des enfants de 7 à 77 ans résidant dans la belle cité de la majorité silencieuse. La vidéo dure deux heures, c’était dimanche je n’avais rien à faire, allez on va voir ça juste par curiosité.
Dès les premières minutes de l’émission je me suis demandé sérieusement si je pouvais souffrir cet animateur qui a déjà commencé à s’auto féliciter du succès de son émission, de sa chaine, dans un arabe d’une pauvreté affligeante (rien de surprenant pour l’élève fidèle de son Godfather de Arbi Kassra). Mais voilà qu’il accueille enfin Mr R.Ghanouchi sous les rythmes de la bande originale du film Godzilla. Godzilla étant un monstre je me demande si ce n’était pas juste une blague de mauvais goût. Et nous voilà partis pour deux heures où l’animateur loin de l’objectif annoncé au début, celui d’explorer le coté humain de son invité, l’a bombardé de toutes les questions qui fâchent, tous les dossiers épineux concernant son parti Ennahdha, ses relations avec Bourguiba puis Ben Ali, en passant par Saif el Islam Gaddéfi… avec au surplus une bonne dose d’amateurisme (plus d’une fois il était incapable de citer ses sources) et de “bléda” (un concept purement tunisien, la traduction n’existe pas :) . Alors devant ce petit minet qui avait l’habitude d’interviewer les chanteurs à deux balle et les joueurs de football, et qui s’est retrouvé soudain face à un homme de la pointure de R.Ghannouchi parce qu’un jeune s’est immolé à Sidi Bou Zid en décembre dernier et que le président a été assez con pour ne pas y prêter attention, face à ce réel examen de patience et d’abnégation, Mr Rached Ghanouchi a été tout simplement .. impeccable dans sa prestation, exemplaire dans sa perfection et avec l’œil critique et pointu que j’ai, je n’ai pas pu dénicher la moindre faille, la moindre hésitation, le moindre faux clignement de l’oeil trahissant un mensonge, un secret qu’il aurait essayé de nous cacher.
Bien évidemment comme me l’a dit un ami, c’est facile de briller face à un journaliste inculte qui est plus accoutumé à Fatma Bou Seha qu’à des hommes politiques et intellectuels de grande envergure, n’empêche que les réponses de Mr. R.Ghanouchi étaient si claires, si bien réfléchies, si convaincantes que je me demande si le fait de changer l’animateur aurait changé quelque chose! Alors les moments phares de cet entretien, je tiens à m’y arrêter pour que ce ne soit pas juste de la parlote et pour ceux qui n’ont pas pu/voulu suivre l’émission :
Samir El Wéfi : tous les politiciens nous promettent monts et merveilles, vous en l’occurrence, comment vérifier alors la véracité de vos paroles ? Comment savoir si vous allez tenir vos promesses ?
Rached Ghannouchi : la seule façon de vérifier cela est de donner la chance à tel ou tel parti d’agir, tout en ayant le pouvoir de le licencier à travers les urnes au cas où il échouerait à l’examen et qu’il faillerait à ses promesses.
Samir El Wéfi : est-ce que t’es pour la munu jupe ? (pardonnez-lui il est incapable de prononcer le i) (question existentielle de première urgence, plus urgente encore que le chômage et l’inflation qui sévissent dans le pays)
Rached Ghannouchi : je suis pour la liberté, on n’oblige personne à s’habiller décemment, ça doit émaner d’eux, sinon c’est de l’hypocrisie, ça ne sert à rien. On peut essayer de sensibiliser, de conseiller, mais pas plus. (sa réponse était infiniment plus riche mais j’en fais un résumé)
Samir El Wéfi : ta fille Soumaya est une star sur le net, elle écrit des articles Je PENSE en anglais mais elle ne parle pas de la Tunisie, c’est comme si elle n’est pas vraiment tunisienne.
Rached Ghannouchi : si tu as lu ses articles sur The Guardian, tu aurais su qu’elle parle de la Tunisie et qu’elle est bien tunisienne.
Moi : excuse-le, c’est à peine qu’il arrive à articuler un mot en français tu veux qu’il lise encore des articles en anglais ? sans blague !
Samir El Wéfi : concernant les événements de Bab Swika..
Rached Ghannouchi : il faut mettre les choses dans leur cadre historique, les évènements de Bab Samir El Wéfiika ont eu lieu à une période où le régime en place persécutait, emprisonnait et tuait les membres du parti Ennahdha (110 tués pourquoi personne n’en parle ?) ces actes terroristes et meurtriers étaient une réponse isolée et incontrôlée à ces crimes commis par le vrai bourreau, c’était bien évidement un acte individuel, tous les chefs d’Ennahdha étaient en prison lors de ces émeutes et nous avons publié une note pour condamner ce qui s’est passé. Par ailleurs on n’a pas mis plus qu’une semaine pour condamner les inculpés, la façon dont ils ont été jugés est loin d’être équitable.
Ceci m’a rappelé une idée fondamentale que j’ai croisée dans “Crime et châtiment” : tue un homme t’es un criminel, tue 1000 hommes t’es un héros! Cinq membres présumés d’Ennahdha ont tué quelques innocents par réaction à l’oppression dans un contexte historique et politique bien déterminé et là on n’a pas mis plus d’une semaine pour les juger et tout le monde les condamne( moi aussi) et Bourguiba en a tué des centaines de tunisiens, de ceux-mêmes qui se sont battus tout comme lui pour libérer le pays( physiquement) et pourtant il est présenté comme le sauveur et l’ultime militant pour la liberté de la Tunise, un vrai dieu pour certains, avec des statues et un temple à Monastir ! Et justement à ce propos ..
Samir El Wéfi : Bourguiba a quand même fait beaucoup de bonnes choses (9arrana w 3allamna), il nous a éduqué, il manquait plus que “wakalna w charrabna fal 7amdou lah”. Tu sembles plutôt le critiquer pour des raisons d’ordre personnel.
Rached Ghannouchi (avec un sourire) : mais il a voulu ma peau ! il m’a condamné à mort ! Et puis il était un vrai dictateur, et si les Youssoufistes ou les Abd Laziz ethalbi ont pris le pouvoir est-ce qu’ils n’auraient pas construit des écoles, des facultés et des hôpitaux? Et surtout la liberté n’a pas de prix, rien ne peut nous faire oublier notre droit à la vie, on ne vend pas la liberté pour l’éducation et la santé, c’est plus sacré que la nourriture même !
Dites-moi si ce n’est pas sensé ce qu’il dit !!! Mais les tunisiens sont curieux, leur problème c’est pas vraiment la dictature, pourvu que leur dictateur soit cultivé, ils sont prêts à l’accepter voire l’aduler, voilà pourquoi ils adorent(comme un dieu :) Bourguiba et méprisent Ben Ali. Schizophrénie !
Samir El Wéfi : Tu es ami avec Saif el Islem, et tu as fait l’éloge du rôle de son père dans le soutien de la révolution tunisienne.
Rached Ghannouchi : J’ai rencontré Saif el islem quelquefois à Londres, ensuite je l’ai contacté pour lui dire que la position de son père m’a déplu quand il a condamné la révolution tunisienne et qu’il a dit clairement que le peuple tunisien n’aurait pas dû expédier son dictateur. J’ai eu peur pour la Tunisie, étant à proximité de la Lybie, ce pays armé jusqu’aux dents (on l’a vu), j’ai agi pour protéger mon pays en rappelant à Gadéfi qu’il se présente comme le leader de la révolution lybienne du 1er septembre 1969 et qu’il devrait donc plutôt soutenir celle du peuple tunisien.


Autrement dit, le message qui a fait tant de bruit était une vraie leçon de diplomatie orchestrée par un homme très intelligent j’ai nommé R.Ghannouchi et dirigée pour le bien de la Tunisie, voilà.
Bon excusez ma paresse, j’ai déjà fait beaucoup d’efforts sur moi-même pour gribouiller cette note, je vais zapper beaucoup d’autres points clés de l’émission, franchement ce genre d’entretien ça ne se raconte pas, que ceux qui veulent vraiment découvrir cet homme ou le redécouvrir prennent la peine de visionner la vidéo. Vous avez beau le détester, vous en apprendrez des choses: modestie, patience, intelligence et sagesse notamment quand vers la fin, le petit minet de journaliste inculte a essayé désespérément de lui soutirer des déclarations peu flatteuses sur Mohamed Talbi et Abd el Fatteh Mourou, l’animateur désemparé a assisté à une vraie leçon de morale, de respect et de diplomatie. R.Ghanouchi a été extrêmement patient et collaborateur même lors des questions d’une bassesse inouie et d’ordre très personnel. Voilà un homme qui a dit que son plus grand amour c’est sa mère, ensuite sa femme et ses filles(docteur, doctorant, avocate et j’en passe), pas à l’image de Moncef Swissi qui face à ce même animateur est venu annoncer fièrement qu’il trompe sa femme Khdija Swissi à plusieurs reprises et qu’elle est au courant :)
Alors au final, merci Samir El wéfi, par ta bêtise, tu as rendu un énorme service à R.Ghanouchi : tu croyais l’attaquer, le déstabiliser mais tu lui as fourni l’occasion de montrer à quel point il est respectable, intelligent, authentique et sûr de lui. Tout cela avec le calme et le sourire. La musique sublime du film Gladiateur qu’on a écouté tout au long de l’émission était bien méritée.
Rached Ganouchi je te découvre et je dois dire que la Désenchantée a été vraiment enchantée de faire ta connaissance ! Pas étonnant après ça qu’un homme aussi intègre que Moncef Marzouki, surnommé l’Erdogan de la Tunisie, entretienne avec toi de bonnes relations basées sur le respect mutuel.
PS : les propos cités dans cet article représentent ce qui m’est resté en tête, je n’ai pas revisionné la vidéo, et donc je m’excuse pour les erreurs éventuelles aussi petites seraient-elles.